« On change la façade de la maison, mais la disposition des pièces reste identique »

23 janvier 2009

Interview de Sylvain Naulin, chargé de mission au bureau du vin de la Direction Générale des Politiques Agricoles, Agroalimentaires et des Territoires du ministère de l’Agriculture et en tant que tel, l’un des principaux négociateurs français de l’OCM vins.

La J.V. : La nouvelle OCM couvre un large champ de sujets dont une partie a déjà été actée depuis le 1er août 2008, les mesures de soutien, la politique d’arrachage primé et le maintien des droits de plantation. Qu’est-ce qui a changé ?

Sylvain Naulin : Plusieurs nouveautés ont été introduites. En ce qui concerne l’arrachage primé, cette mesure va disparaître après trois ans d’application dégressive et surtout le régime qui était ouvert par les états membres au gré de leurs politiques a été ouvert par l’Union Européenne sur l’ensemble de son territoire ce qui permet à tous les producteurs européens d’y souscrire dans le cadre d’une enveloppe globale limitée. La surprise est venue de l’importance des demandes notamment espagnoles (plus de 90 000 ha !) mais aussi italiennes et françaises (+ de 20 000 ha chaque). Tout ceci a conduit à un dépassement important de l’enveloppe prévue. Il est clair que tout le monde ne pourra pas être servi. Dans l’esprit de la commission européenne, il s’agit d’une mesure plus sociale qu’économique ce qui explique la priorité donnée aux arrachages totaux et aux demandes provenant de producteurs de plus de 55 ans. Je suis tout de même surpris de voir des demandes portant sur plus de 150 000 ha dès la première année alors que les professionnels nous ont demandé de nous battre pour faire admettre à la Commission Européenne que leur plan d’arrachage sur trois ans de 400 000 ha était trop important. C’est pourquoi il a été ramené 175 000 ha et donc à ne prendre en compte que la moitié des demandes cette année.

La J.V. : La suppression des droits de plantations à l’échéance de 2015 soulève également beaucoup d’inquiétude.

Sylvain Naulin : L’encadrement de la production n’existait pas dans la première OCM de 1970. Cette mesure a été introduite dans l’OCM. Elle a été attaquée en Allemagne au titre qu’elle était un frein à la libre concurrence et à la libre entreprise. La Cour de Justice a débouté cette demande au motif que les droits de plantation étaient une mesure transitoire, un transitoire qui dure, mais un transitoire tout de même. N’oublions pas que l’OCM de 1999 prévoyait leur disparition fin 2010. La nouvelle OCM prolonge ce dispositif jusqu’en 2015 avec la possibilité pour chaque état membre d’allonger encore cette durée de trois années supplémentaires soit jusqu’en 2018. De plus, un compromis s’est dégagé pour que nous fassions un bilan d’étape fin 2012 afin d’évaluer l’intérêt de leur maintien ou de leur suppression et plus généralement les effets des nouvelles mesures de l’OCM. Pour l’instant la Commission Européenne s’est clairement prononcée pour l’abandon de cette mesure en 2015, mais quelle sera la position de la nouvelle commission qui prendra ses fonctions fin 2009 ? Lorsque j’entends que nous allons tuer des régions viticoles en autorisant des plantations en plaine, il y a très loin de la coupe aux lèvres.

La J.V. : Les choses semblent moins claires en ce qui concerne les mesures de soutien pourtant actées depuis le 1er août 2008…

Sylvain Naulin : La Commission Européenne nous demandait de choisir entre le financement des investissements dans le cadre de l’OCM ou dans le cadre du développement rural. Nous avons réussi à obtenir avec l’appui d’autres états membres que ce ne soit pas l’un ou l’autre, mais l’un et l’autre en fonction du type d’investissements. Cette discussion nous a fait perdre six mois, mais cela a donné le temps aux entreprises de monter leurs dossiers. Nous avons aujourd’hui une véritable opportunité de moderniser et structurer la filière sachant que la liste des investissements éligibles n’exclut aucune famille professionnelle.

La J.V. : Plusieurs sujets et qui ne rentreront en application que le 1er août 2009 sont encore en discussion dont le règlement d’étiquetage avec son corollaire la définition de la notion d’indications d’origine.

Sylvain Naulin : On agite à ce sujet beaucoup de fantasmes et de contresens car ce qui se met en place me semble plutôt favorable. On passe d’un système vin de table / VQPRD où les vins de pays pouvaient avoir du mal à trouver leur place, à un système où le différenciant tient à la revendication de l’origine géographique. On peut supposer que les AOC choisiront de passer en appellation d’origine protégée (AOP) et les vins de pays en indication géographique protégée (IGP). Si certains vins de pays veulent revendiquer le statut AOP, ils auront à effectuer le même parcours que lorsqu’ils voulaient devenir AOC. Évidemment, ce sera plus simple pour une AOC qui vise le statut IGP. Tous les cahiers des charges techniques doivent être remis à la commission d’ici 2011. Pour les pays latins, on change la façade, mais la disposition des pièces reste identique. C’est autrement plus compliqué pour les vins allemands.

La J.V. : L’autorisation offerte aux vins sans indication d’origine de mentionner leur cépage constitue tout de même une vraie révolution.

Sylvain Naulin : Effectivement, mais nous ne faisons que reprendre ce qui avait été mis en place et accepté par la filière pour les éphémères vins de pays des vignobles de France en reprenant les mêmes obligations de suivi et de contrôle. Le seul point qui fasse encore débat concerne l’éventualité d’un test organoleptique. La liberté offerte aux vins sans IG est limitée par deux mesures d’interdiction de la mention d’un cépage, d’une part si celui-ci fait partie intégrante du nom d’une AOP et, d’autre part, si le coût de ses conditions de contrôle est démesuré par rapport aux volumes de production de ce cépage. Cette disposition vise à éviter d’avoir à mettre en place des structures de contrôle pour des cépages anecdotiques. En France, le plan de modernisation de la viticulture a souhaité ouvrir un espace de liberté en termes de choix de cépage en remplaçant les listes départementales par une liste nationale. Demain, chacun aura la liberté de planter le cépage de son choix sachant que pour l’indiquer sur l’étiquette celui-ci ne devra pas être anecdotique en vins sans IG.

La J.V. : Il reste également des incertitudes à propos des mentions traditionnelles.

Sylvain Naulin : Des mentions comme château, vendanges tardives ou grand cru sont difficiles à protéger à l’international. La Commission s’est alignée sur la pratique française en les réservant aux seuls vins avec indication d’origine, mais il sera difficile de les opposer aux pays tiers contrairement aux catégories de produit, comme par exemple le crémant qui est protégé par un cahier des charges que nous avons renforcé en y introduisant l’obligation de vendanger à la main et en rappelant que le mot crémant était nécessairement associé à une AOP.

La J.V. : Les pratiques œnologiques sont également concernées par la nouvelle OCM. À quoi faut-il s’attendre ?

Sylvain Naulin : Il n’y aura pas de révolution. La ligne de conduite consiste à aligner les pratiques européennes sur les préconisations de l’OIV en autorisant les états membres à restreindre ces pratiques pour leurs vins avec IG. C’est ainsi que la désalcoolisation partielle va être autorisée, tout comme l’utilisation des copeaux sur moût ce qui a plus d’intérêt œnologique que sur vin comme autorisé actuellement. En effet, la majorité des innovations ont déjà été introduites dans le règlement communautaire. Ainsi la règle des 85/15 pour le cépage et le millésime est la norme tant que le règlement communautaire 753 de 2002 n’aura pas été traduit dans la loi française. Certains comme les vins de pays d’Oc se sont imposés 100%, mais ils ont agi de leur libre arbitre.

La J.V. : Cette idée de coupage des vins éveille de mauvais souvenirs en France

Sylvain Naulin : Je rappelle que le coupage avec des vins des pays tiers a de nouveau été formellement interdit il y a un an. Ce règlement a été notifié à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui n’a pas émis d’avis défavorable. De même, il est interdit d’importer des moûts de pays tiers pour les vinifier sur le territoire de l’UE. Par contre, le coupage entre vins de pays membres va continuer à exister à la seule différence que la dénomination vin de différents pays de la communauté européenne (VDPCE) est remplacée par vin de la communauté européenne. Je précise qu’à la demande de la France, la mention d’un cépage a été interdite aux vins d’assemblage communautaire. Puisque l’on parle d’assemblage, la Commission Européenne s’interroge sur l’utilité de maintenir l’interdiction d’assembler deux vins de table de couleurs différentes. Cette interdiction était motivée par des prix d’intervention différents pour les rouges et les blancs. Ce mécanisme ayant disparu, faut-il offrir la possibilité d’ajuster la couleur d’un vin ou maintenir une règle qui ne s’applique qu’aux vins de table puisque les vins avec IG peuvent utiliser cette disposition si leur cahier des charges le prévoit ?

Propos recueillis par Thomas Gueller

Chroniques d’un fiasco annoncé : la déstabilisation du système dans le temps (3)

23 janvier 2009

Après avoir souligné l’aberration de la réforme « qui prend tout à l’envers », nous évoquons aujourd’hui, les autres éléments qui vont s’avérer pires que le mal actuel.
Demain, nous vous proposerons, une autre vision de l’OCM, avec l’interview de Sylvain Naulin du ministère de l’Agriculture.

La prétention de la nouvelle OCM est de clarifier l’offre européenne et d’amener une meilleure gestion des marchés et de la gouvernance. Sur ces objectifs, on ne peut qu’applaudir. C’est sur les moyens mis en œuvre que l’on se montre plus critique, voire carrément hostile. On l’a déjà démontré, tout a été fait à l’envers, sur le plan de l’organisation du marché. Reste à savoir maintenant comment va être géré le marketing de la nouvelle segmentation. Nous avons dit le plus grand bien de celle-ci, qui colle à la segmentation française, mais comment va être promue la nouvelle hiérarchie pyramidale, AOP, IGP et sans IG ? Ce sera déterminant pour la performance de nos produits sur les marchés export. Et l’on ne peut pas s’empêcher de lancer une nouvelle offensive contre l’utilisation du cépage sur les vins sans IG. C’est une aberration marketing qui sera catastrophique pour les vins d’Alsace et les vins de pays. Comment faire cohabiter dans des classes très différentes, un produit de présentation quasi identique. C’est gruger le consommateur ; le retour du marché ne pourra qu’être catastrophique ! Nous renvoyons à nos arguments développés dans le numéro 22 259.
Si certains, peu portés sur le marketing en doutent encore, qu’ils méditent l’incidence du Beaujolais nouveau sur les crus de cette même appellation, ou encore le fiasco du Lambrusco italien il y a quelques décennies aux États-Unis ou plus près de chez nous les mésaventures de l’appellation Corbières.

Dernier élément, nonobstant la crise qui va, un an ou deux peut-être, brouiller les pistes, quel intérêt de bâtir une stratégie, sur le créneau le moins porteur, le moins valorisant et en perte de vitesse. C’est régresser, là encore de quelques décennies, en croyant que l’on peut développer des marques performantes sur des produits basiques. Seuls quelques Français dépassés ou quelques eurocrates incompétents peuvent encore le penser. (lire l’article sur l’étude de la Rabobank n° 22 281). Les marques doivent se développer sur des produits qui libèrent de fortes marges. Les vins de table sans image représentent un marché à part, qui peut générer une activité lucrative, mais dans une approche commerciale très spécialisée. Fermons le ban.
Dernier volet concentrant notre ire, l’alignement des pratiques œnologiques sur les préconisation de l’OIV. Là encore, il s’agit d’une hérésie, non pas que nous remettions en cause les compétences de cet organisme, qui œuvre pour une harmonisation des pratiques au niveau mondial; mais nous n’avons rien à faire du plus grand dénominateur commun, surtout pour nos AOP. Si l’on crée trois entités qui ne « boxent » pas dans la même catégorie, ce n’est pas pour ensuite les glisser dans le même moule. La spécificité française doit rester pour nos vins d’exception. C’est la seule façon de conserver leur statut exceptionnel.
Pour en finir, enfin, nous laminerons la libéralisation du système. Telle qu’elle est pensée, c’est un acte gratuit et inconséquent. Dans cette affaire, l’U. E., sortie du bourbier financier dans lequel elle était placée, magnanime libère tout. C’est vraiment du « après nous le déluge ». Ne prenons qu’à titre d’exemple les droits de plantation. Comment peut-on imaginer, même dans l’hypothèse peu probable où le marché aurait été régulé, laisser replanter n’importe quoi, n’importe où, sans tout perturber ? Des opérateurs peu scrupuleux, dont la seule perspective est le profit immédiat, entreront sans contrainte sur le marché, prendront les opportunités en place et repartiront après avoir engrangé moult bénéfices, mais en laissant une filière exsangue.

Certes, face à ce discours, on va nous traiter de rétrogrades, d’anti réformistes, de régulateurs fous, voire d’obscurantistes. Sans lire entre les lignes, il faut comprendre qu’il n’en est rien. En ces périodes de crise est-il nécessaire de rappeler les limites de l’ultra libéralisme ? Certes beaucoup de producteurs français, irrités par une réglementation tatillonne et bureaucratique, comme seuls nos fonctionnaires sont capables d’en produire, souhaitent des ouvertures. Mais il existe un précipice entre un système souple, qui s’adapte aux particularités régionales, gérés par des professionnels, et une économie de marché ultra libérale, où tout un chacun pourra faire ce qui lui plaît. Regardons l’histoire et même l’actualité, pour nous convaincre que dans cette filière, plus que dans aucune autre, il faut de la circonspection et de la régulation. Si Bordeaux cumule 99% de notoriété de par le monde, ce n’est pas un hasard. Mais, l’on a vu aussi, parfois, le colosse vaciller, sous l’effet de pratiques frauduleuses ou dans certaines périodes de laxisme. Il faut des décennies, voire des siècles pour bâtir une réputation ; il faut à peine quelques mois pour l’abattre. Sachons séparer les discours commerciaux ou même de marketing pur, des discours des chefs d’entreprise et des gestionnaires. Le commercial a besoin, lui, de surfer en permanence sur la vague et d’avoir ce qui se vend le mieux.

Après, si ça ne marche plus, au pire, il change de « boîte ». Le chef d’entreprise, lui, doit bâtir sur la durée, sachant que la notoriété ne doit pas être seulement acquise sur les phénomènes de mode, pour éviter les lendemains qui déchantent. La segmentation est là d’ailleurs, pour répondre à des stratégies et des niveaux d’investissements différents. Les AOP, c’est la tradition, le produit d’exception qui cultive son exception et se donne les moyens de ne pas la galvauder. Les vins IGP, sont à un niveau qui doit leur laisser, dans une approche spécifique terroir, la souplesse pour combattre à armes égales les vins du nouveau monde. Pour les vins sans IG, il faut la totale libération de la production et du commerce propre aux vins de table. A partir de là, les choses sont claires.

C’est d’ailleurs ce qui existait en France. Nul n’est obligé de produire de l’AOC, s’il en trouve les règles trop contraignantes. Il suffit de changer de catégorie. De nombreux producteurs pour des vins de garage ou des produits spécifiques, ont réussi dans cette démarche. Mais ce qui n’est que de l’expression marketing, fonctionne à petite échelle et ne vaut que par son caractère micro commercial ; ce n’est pas généralisable, à l’échelle d’un bassin. Que les dé-régulateurs fous se posent des questions sur les causes actuelles du maintien de l’exception française ! Ce n’est pas un accident. C’est une réalité qui s’est bâtie sur une politique d’encadrement et des règlements qui ont amené et façonné cette exception. Qu’elle ait besoin d’un dépoussiérage, nous en sommes conscients. Par contre, vouloir en libéraliser les règles en donnant à Bordeaux l’autorisation de planter de la syrah, qui pourrait, en plus, s’afficher sur la bouteille, comme sur celle d’un vin de pays ou d’un vin de table, ça c’est vraiment du n’importe quoi.
Si, ces options perdurent, il en sera de notre viticulture, comme de notre sidérurgie, ou de notre industrie textile ; elle sera sacrifiée de façon imbécile, sur l’hôtel de la mondialisation. Sans vouloir jouer les rabats-joie, il y avait mieux à faire, pour garantir la pérennité de ce secteur.

Notre journal est pluraliste. Cette approche développée en trois tribunes libres, n’est qu’un ressenti personnel, sur des craintes, à nos yeux, légitimes. Il y a d’autres façon de voir. Notre rôle est d’alimenter le débat. C’est pourquoi, nous avons interviewé Sylvain Naulin qui, au ministère de l’Agriculture, est plus particulièrement chargé des négociations engagées dans le cadre de l’OCM.

A découvrir demain.

R. Amalric

Les faibles marges mettent en péril la pérennité du secteur

13 janvier 2009

Selon une étude que vient de publier la banque néerlandaise, Rabobank, les marges dégagées par le secteur vitivinicole à l’échelle mondiale restent faibles, exception faite du segment très étroit du super premium. Jusque là, rien de nouveau, si ce n’est l’observation que certains pays producteurs que l’on croyait sans doute plus rentables, s’avèrent en réalité très endettés et ont du mal à rentabiliser les investissements lourds consentis. Globalement, la banque estime que le niveau de rentabilité de la filière est tel, qu’il influera sur sa capacité future à attirer des investissements. Certains pays, comme la France, subiraient même déjà l’impact préjudiciable d’un sous-investissement, ce qui réduirait l’attractivité de ses entreprises en tant que cibles de rachat.

Aux fins de l’étude ‑ intitulée « Financial Wine Ratings » - l’analyse a porté sur une seule année, à savoir 2006 en Europe et 2006/2007 pour le Nouveau Monde, et sur quelque 230 entreprises au niveau mondial. Celles-ci ont été réparties en trois grandes catégories : le super premium (plus de 36€ la caisse de 12 bouteilles départ cave), les « Brand Builders » ou « créateurs de marque » (entre 12€ et 36€) et les producteurs « Basic » (jusqu’à 12€). En raison de la période choisie, les faibles marges observées peuvent s’expliquer en partie par les répercussions de la surproduction de 2004, précise la Rabobank. Ces répercussions ont affecté notamment les deux dernières catégories. Pour ce qui est du segment super premium, l’étude souligne la meilleure performance des entreprises européennes ‑ notamment françaises ‑ par rapport à leurs homologues du Nouveau Monde. Autre enseignement : les « créateurs de marque » ont affiché des résultats semblables aux entreprises entrant dans la catégorie « Basic » avec des marges et une rentabilité faibles. « Cela s’explique dans une certaine mesure par la surproduction au cours des années analysées, où des volumes importants ont été élaborés comme des vins de marque premium pour ensuite être commercialisés au rabais ». Néanmoins, pour les auteurs de l’étude ‑ Arend Heijbroek et Maria Castroviejo ‑ « cette situation remet malgré tout en cause la rentabilité des investissements visant l’amélioration qualitative et la construction des marques ».

Espagne : investissements lourds

La question de la rentabilité des investissements en Europe se pose plus particulièrement pour l’Espagne, estime le rapport. « L’Espagne a connu des niveaux d’investissement élevés ces dernières années. Les entreprises espagnoles ont affiché les marges brutes les plus importantes de l’ensemble des pays. Pour autant, leur rentabilité a été la plus faible à cause d’immobilisations plus importantes qu’ailleurs ». Selon les données recueillies par la Rabobank, les « Brand Builders » présentent un profil financier comparable aux opérateurs super premium avec des coûts d’exploitation plus importants que leurs homologues français ou italiens par rapport aux volumes de ventes. Pour les analystes, cela semble signifier que « ces entreprises manquent la politique de marque et la force de distribution requises pour pouvoir supporter les hauts niveaux d’investissement consentis ». Le constat s’applique également au segment « Basic » où le modèle d’entreprise conviendrait mieux à des vins plus chers, aux marges plus élevées. Par ailleurs, globalement, l’Espagne affiche des stocks et des jours de créance plus importants que dans d’autres pays.

Nouveau Monde : l’Australie surendettée

La rentabilisation des investissements pose problème aussi à l’Australie. Le ratio endettement/excédent brut d’exploitation relativement élevé indique pour la Rabobank que les investissements réalisés jusqu’en 2006-2007 n’ont pas été reflétés dans les positionnements prix ni les marges, contrairement à ce qui avait été prévu. « Malgré la “machine” exportatrice extrêmement performante de ce pays, la surproduction et les taux de change ont affaibli les marges. Les marges des entreprises du Nouveau Monde opérant dans la catégorie des “Brand Builders” sont comparables à celles des producteurs européens en difficulté, ce qui soulève la question : la stratégie de construction de marques particulièrement efficace du Nouveau Monde, qui a permis de conquérir des places sur les linéaires des marchés export, est-elle suffisamment rentable ? ». Une exception cependant, celle des Etats-Unis. « Les marges américaines étaient exceptionnellement élevées. Cela s’explique en partie par la rapidité avec laquelle la Californie a réagi à la surproduction, en arrachant il y a quelques années 125 000 acres (Ndlr : soit environ 51 000 hectares) de vignes peu qualitatives ». Autre explication de la Rabobank : le secteur américain dispose d’un marché domestique très important et rentable où les consommateurs sont attachés aux marques et sont disposés à rétribuer la qualité à sa juste valeur. Toujours parmi les pays du Nouveau Monde, la Nouvelle-Zélande fait figure aussi d’exception, à plus petite échelle, car la quasi-totalité de sa production se classe dans le segment super premium. « La Nouvelle-Zélande constitue le seul pays où les entreprises continuent d’investir de manière considérable afin d’augmenter la production ».

France : une puissance dans le super premium

Pour la France, la difficulté, évoquée maintes fois au fil des ans, à construire des marques, se traduit par des marges d’exploitation et un taux de rentabilité des capitaux utilisés plus faibles encore que ceux de la catégorie « Basic ». « Près de 90% des “créateurs de marques” français se trouvent dans la partie basse du classement sectoriel pour ce qui est de la rentabilité des capitaux utilisés » affirme le rapport. « Si les entreprises champenoises affichent les marges d’exploitation les plus élevées, l’élaboration du Champagne nécessite une forte intensité capitalistique. Ainsi, ces entreprises ne connaissent pas de retour final sur investissement supérieur à la moyenne européenne ». Il existe néanmoins un segment dans lequel la France brille : celui du super premium. « Les producteurs français de la catégorie super premium assurent le retour sur investissement le plus important du secteur. La taille des entreprises est, en moyenne, supérieure à celles de leurs homologues italiens ou espagnols, ce qui permet de réaliser des économies d’échelle et une meilleure performance. Par ailleurs, le niveau qualitatif des vins génère également des marges élevées ».

Italie : premier rang parmi les « créateurs de marque »

Si l’Italie ne rivalise pas avec la France dans la catégorie super premium, elle affiche néanmoins de très bons résultats dans celle des « créateurs de marque ». Explication : « l’Italie profite de son rang de premier exportateur de vins en direction d’un marché très lucratif, celui des Etats-Unis, avec une présence importante dans le CHR par le biais des restaurants italiens ». À l’échelle mondiale, les entreprises italiennes opérant dans ce segment étaient les plus rentables, avec un taux de rentabilité des capitaux investis proche de celui du segment super premium. Et la Rabobank d’ajouter que même « le modèle du segment Basic semble fonctionner de manière très efficace en Italie ; si les entreprises classées dans cette catégorie affichent de faibles marges, leur taux de rentabilité des capitaux investis dépasse celui de leurs homologues européens ».

Les tendances lourdes

Malgré certains constats positifs, dans différents domaines, globalement les entreprises vinicoles dans le monde ont bien du mal à réaliser des marges suffisantes pour financer les investissements nécessaires à leur pérennité, conclut le rapport. Certes, la période 2006-2007 fut marquée par l’impact négatif sur les marges, de la surproduction et des difficultés liées aux taux de change. Il n’empêche que, selon la Rabobank, certaines tendances lourdes ressortent : le Nouveau Monde a fait progresser sa part de marché aux dépens de ses marges, tandis que les pays européens ont perdu des parts de marché pour une meilleure performance. L’Australie, en particulier, a affiché de faibles marges et « doit réduire son endettement », alors que l’Espagne entre dans une nouvelle phase de son cycle de vie : elle met davantage l’accent sur les valeurs au détriment des volumes. Enfin, un marché US très fort profite non seulement à ses producteurs locaux mais aussi aux Italiens. Quant à la France, si elle dispose d’une puissance financière dans le segment super premium, sa faiblesse dans les autres segments est avérée à la lumière des résultats de ses entreprises.

sharon.nagel@journee-vinicole.com

Chroniques d’un fiasco annoncé : l’organisation qu’il faudrait mettre en place (2)

12 janvier 2009

La labellisation des produits est la pierre angulaire du système. C’est sur elle que repose l’avenir de la filière. Il faut retailler cette pierre avant de poursuivre la construction des nouvelles réformes.

Les Egyptiens disposaient déjà d’un système d’authentification des origines. Les amphores retrouvées dans les tombes mentionnaient le terroir, le nom de la vigne et le nom du vigneron. Plus tard certains empereurs romains intercédèrent pour maintenir les produits du cru face aux productions barbares de meilleure qualité.A ces époques là, c’était déjà, le marché qui décidait.

Pour la France, la base de notre système, unique au monde, s’est construite au fil du temps, avec une accélération en pleine crise du début du XXe siècle, qui avait entraîné le vote de plusieurs lois :
- Loi du 15 août 1905, qui confie à l’administration le soin de délimiter les zones de production
- Loi du 16 mai 1919, qui confie aux tribunaux la délimitation des zones AOC ; elle se solde par un échec (Cf St-Emilion aujourd’hui. L’histoire n’est qu’un perpétuel recommencement)
- Décret loi du 30 juillet 1935, qui combine à la fois les aspects administratifs, judiciaires et professionnels en instaurant l’INAO établissement public.

Début 2007, l’INAO (dont les prérogatives ont été élargies aux autres productions agricoles) devient l’Institut National de l’Origine et de la Qualité ; il reprend les fonctions de la Commission Nationale des Labels et Certifications.

Ces rappels, pour garder un oeil sur l’histoire pour mieux préparer l’avenir.
De notre avis, l’INAOQ est indispensable, mais uniquement dans une fonction de normalisation et de standardisation au niveau national. Ce n’est donc pas à l’INAO, à des tribunaux ou autres instances administratives de gérer les aspects qualitatifs du produit et ses développements économiques et commerciaux. C’est aux principaux acteurs de la filière producteurs et négoce, de prendre en charge cette gestion sur le terrain. Si, les comités de bassin avaient été autre chose que ces « machins de consultation », c’est en leur sein, qu’auraient du être organisés et définis les profils analytiques des vins. La labellisation étant ensuite confiée à une structure privée pour assurer la neutralité du processus. Dans ces structures interprofessionnelles, on aurait pu adjoindre un tribunal professionnel d’appel, pour juger les éventuels conflits et trancher les problèmes de variable d’adaptabilité.

En exposant, ces hypothèses, j’entends déjà les premières réactions criant au délire et à la complication. Mais à l’heure où enfin les interprofessions se regroupent dans des structures uniques, il y aurait peu à faire. Dans ces nouvelles instances, grâce aux économies d’échelle réalisées, ce volet qui existe déjà pour partie n’aurait qu’à être restructuré. L’avantage de ce dispositif, c’est qu’il chapeauterait l’ensemble des données de la production, de la qualité, de la commercialisation et des statistiques, pour l’ensemble des familles réunies dans le même bassin. Cela permettrait d’envisager une vraie organisation économique qui aurait tous les éléments de gestion entre les mains des observatoires de la production aux volumes commercialisés, jusqu’aux panels. On entrerait de plain-pied dans une réelle régionalisation où l’économie serait gérée au plus près par les professionnels. A ce niveau là, les problèmes subjectifs de la dégustation ne poseraient plus problème, pour parvenir à une vraie labellisation crédible sur le plan qualitatif.

Sans ce dispositif d’organisation économique cogéré par la production et le négoce, la réforme envisagée nous paraît vouée à l’echec. Car comment, un système qui ne fonctionnait pas hier, pourrait subitement se métamorphoser sans qu’on ne lui ait apporté aucune modification.

Pour nous cette phase est d’autant plus indispensable, car elle permettrait en quelques années d’organiser les différentes productions, de faire les ajustements au marché et de donner de la cohérence à l’ensemble ce qui n’existe que rarement actuellement. Après cette cure forcée, avec force arrachages et distillations s’il le fallait, la production serait enfin en ordre de marche et une vision globale des marchés régionaux serait acquise. Dans ce cadre là, les distillations et les arrachages prendraient tout leur sens, car ils seraient en phase avec la réalité du marché. C’est seulement après, une fois les équilibres atteints et le paysage dégagé du superflu, qu’une libéralisation du système pourrait s’envisager.

Si nous insistons aujourd’hui, en parlant de fiasco, c’est que l’on fait tout à l’envers sans tenir compte du marché. On provoque des arrachages avec le seul critère du volontariat et du rendement, on supprime les distillations, sans se prémunir des aléas du marché et on libéralise en pensant benoitement que le système va retrouver seul son équilibre. Encore une fois c’est de l’utopie.
De tout cela, nous reparlerons dans un prochain article.

Robert Amalric

Les exportations reculent pour la première fois depuis 1995

10 janvier 2009

Après plus d’une décennie de croissance ininterrompue, les exportations australiennes de vins ont subi un revers important en 2008 avec des pertes considérables à la fois en volume et en valeur.

Selon le bilan que vient de publier l’Australian Wine & Brandy Corporation (AWBC), les quantités expédiées à l’export sont, en effet, en baisse de 11% pour se situer à 6,98 millions d’hectolitres, soit 880 000 hl de moins qu’en 2007. La régression est encore plus significative pour les valeurs, la baisse de 8% du prix moyen ‑ qui s’élève désormais à 3,53 AUD le litre (soit 1,8 euro) ‑ ayant entraîné une chute de 18% de la valeur totale des exportations. Celle-ci s’est soldée à 2,46 milliards AUD (soit 1,26 milliard d’euros), chiffre qui s’inscrit en baisse pour la première fois depuis 15 ans. En termes de volumes, il s’agit du premier recul depuis 1995, même si un ralentissement était déjà perceptible en 2007 par rapport à 2006.

Comme bon nombre de pays exportateurs de vins, la crise économique mondiale, des taux de change défavorables et une concurrence de plus en plus rude ne sont pas étrangers à ces mauvais résultats. Les exportateurs australiens ont sans doute souffert aussi de l’incertitude entourant la récolte 2008, la sécheresse ayant d’abord fait craindre une baisse des volumes, craintes qui ne se sont pas avérées. C’est justement la récolte abondante de 2008 ‑ conjuguée à la concurrence internationale ‑ qui aura fait rétrécir les marges en 2008. Et avec une production 2009 que l’on prévoit à l’heure actuelle potentiellement équivalente à celle de 2008, la situation ne devrait pas s’améliorer rapidement.

Pour ce qui est de l’évolution des principaux marchés export en 2008, le Royaume-Uni accuse une baisse de 10% en volume et de 18% en valeur, orientation proche de celle du Canada (-10,5% et -20,5% respectivement). Les Etats-Unis connaissent une moindre diminution en volume, avec -5,5%, mais une régression colossale de 26,5% en valeur à cause d’une chute de 22% du prix moyen, qui tombe à 3,49 AUD. Celui-ci se rapproche ainsi du prix moyen observé au Royaume-Uni (3,08 AUD). L’évolution du marché danois, quatrième destination export, reste positive, avec une hausse de 25% des volumes et de 14% des valeurs, l’écart témoignant néanmoins de concessions sur le prix moyen, qui passe à 2,23 AUD (-9%). Enfin, l’Allemagne, en cinquième place, recule fortement en volume (-37,5%) et en valeur (-21,5%) pour un prix moyen qui progresse de 25% mais reste faible, à 2,06 AUD. Pour les exportateurs australiens, seule l’évolution de quelques marchés asiatiques reste encourageante, notamment Hong Kong (+12%, +17%) et le Japon (+9%, +4%).

sharon.nagel@journee-vinicole.com